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Des DNA

 

L’invité

« Outreau peut recommencer demain »

Propos recueillis par Coralie DREYEREric Dupond-Moretti : « Les grands magistrats aiment les avocats ». PHOTO AFP - JOEL SAGET

Il défend Karim Benzema, le roi du Maroc ou la boulangère d’Outreau, s’insurge contre ces « nouveaux juges » qui se prennent pour des justiciers. Un combat et une réflexion que le plus célèbre pénaliste français raconte dans un livre *.

Votre livre commence par : « J’ai peur ». De quoi ?

J’ai peur qu’on entre totalement dans l’ère du sécuritaire, l’ère du victimaire. Les politiques ont beau jeu d’invoquer le terrorisme. C’est ce que j’appelle la “bataclanisation des esprits”. Il faut se méfier de ce qui est inspiré par la dictature de l’émotion.

La réponse aux attentats, pourtant, a été l’émotion et une justice d’exception.

Ces attentats autorisent sans doute des réponses excessives. Est-ce que ce n’est pas ça que veulent les terroristes, au fond : désintégrer l’état de droit ?

Quand il était Premier ministre, Manuel Valls a dit : « Expliquer, c’est déjà un peu excuser ».

C’est ridicule. Si on n’explique rien, on ne comprend rien. Il faut qu’on comprenne pourquoi un gamin de 20 ans a envie d’aller faire le djihad en Syrie, de se donner la mort et de la donner plutôt que de vivre et de laisser vivre. Je ne suis pas pour le terrorisme, je suis pour son éradication totale. Je suis pour qu’on donne davantage de moyens aux policiers mais il faut être vigilant à ne pas perdre notre liberté. J’ai lu que 80 % des Français étaient d’accord pour qu’on les enregistre en permanence car ils n’ont rien fait de mal. C’est justement parce que je n’ai rien fait de mal que je ne veux pas qu’on m’enregistre.

Quand vos confrères Sven Mary et Frank Berton ont décidé de défendre Salah Abdeslam, il y a eu des réactions de haine.

Déjà, si vous êtes avocat et que vous y allez, vous y allez jusqu’au bout, pas juste pour faire le buzz. Ensuite, que des gens agressent, menacent, envoient des lettres anonymes… Ces gens-là veulent une justice sans avocat, expéditive, sans règle, sans droit. Ils veulent un système tel que Daech veut nous l’imposer. C’est ça, la civilisation : il arrive que parfois la règle de droit bénéficie à un terroriste.

Vous tapez sur ceux que vous appelez les “nouveaux juges”.

J’ai vu fleurir une nouvelle race de juges il y a une dizaine d’années. Il y a des juges qui refusent de rencontrer les avocats. Les avocats sont là pour empêcher de juger en rond. Plutôt que de les dénoncer, les juges devraient les protéger.

Qu’est-ce qu’un bon juge ?

C’est d’abord quelqu’un qui se méfie de lui et de ses préjugés. C’est ensuite quelqu’un qui aime l’avocat et le contradictoire qu’il apporte. C’est comme ça qu’on évite l’erreur. Les grands magistrats aiment les avocats, les minables les détestent.

C’est si facile d’impressionner un juré

Malgré le jury populaire, vous estimez que le verdict des assises est souvent le choix du président. Comment l’éviter ?

Le jury pourrait délibérer seul sur la culpabilité comme ça se fait dans d’autres pays. Ensuite, on réunit les jurés et les professionnels pour déterminer le quantum de la peine. C’est si facile d’impressionner un juré…

Faut-il supprimer ces jurés populaires ?

Pas du tout ! C’est une bouffée d’oxygène dans le corporatisme des juges, le seul acte démocratique que connaisse toute l’institution. La justice est quand même rendue au nom du peuple français.

Vous pointez, notamment pour Outreau, le rôle des experts.

Il y a de tout : le charlatanisme à l’état pur et quelques experts très sérieux. Le problème, c’est qu’on a besoin d’experts, donc on prend ce qu’on trouve.

Dix ans après Outreau, la justice a-t-elle tiré les leçons ?

Pas du tout. C’est aussi le cas de nos politiques. Ils avaient toutes les cartes en main.

Un tel fiasco peut-il se reproduire aujourd’hui ?

C’est une évidence. Par an, il y a, au casier judiciaire de Nantes, 1 000 rectifications du quantum de peine prononcée. Les juges se sont trompés en droit 1 000 fois. On a plus de 500 non-lieux avec des détentions en France tous les ans. Outreau peut recommencer demain.

La présomption d’innocence existe-t-elle encore ?

Non. Regardez l’affaire Fillon… Il est condamné au pilori médiatique. Je ne dis pas qu’il est innocent, je n’en sais rien. Je dis qu’il ne peut pas, à cet instant, être traité comme un coupable.

Quelle est la responsabilité des médias ?

De la même façon qu’il y a une nouvelle race de juges, il y a une nouvelle race de journalistes. Le journaliste n’est pas un flic et le juge n’est pas un justicier.

La médiatisation peut jouer un rôle comme dans l’affaire Sauvage. Elle a été graciée.

Je le dis rarement mais déjà elle a été très mal défendue. Cette femme devait bénéficier de très larges circonstances atténuantes. Sa défense voulait un acquittement, c’est un non-sens. Ce n’est malheureusement pas parce qu’on a été frappé pendant 40 ans qu’on a le droit de tuer celui qui nous a frappé. Hollande l’a graciée partiellement et ça a déchaîné les juges. Il a bien fait de la gracier totalement.

Ce droit doit-il être conservé ?

La grâce présidentielle doit rester. La justice peut se tromper, c’est une soupape de sécurité.

La justice entend-elle les victimes ?

On a méprisé les victimes pendant très longtemps. Mais aujourd’hui elles prennent trop de place. C’est un danger. On fait ça à des fins électoralistes car la dictature de l’émotion, c’est payant. Mais en enfermant les victimes dans leur souffrance on leur interdit la résilience.

Vous défendez la peine juste. Qu’est-ce que c’est ?

C’est la peine que tout le monde accepte. Il faut qu’on ait pris la mesure du crime mais aussi de la personnalité de celui qui l’a commis. Le grand principe, c’est celui de la personnalisation de la peine.

Le rétablissement de la peine de mort, abolie il y a près de 40 ans, n’est plus un tabou.

C’est terrible de voir ça. D’abord en droit c’est interdit car il y a des traités internationaux. Mais le rétablissement de la peine de mort, c’est bien dans le populisme. Ce qui est encore plus habile, c’est d’évoquer le rétablissement de la peine de mort tout en disant que ça ne se fera que par voie de référendum, et tout en ne le prônant plus avec autant de fermeté, ce qui parachève une entreprise dite de dédiabolisation. Voilà, j’exècre le Front national.

Les prisons françaises sont-elles inhumaines ?

J’ai une directive des services vétérinaires : on prescrit 5 m² pour la détention d’un chien. On est mieux loti quand on est un chien que quand on est un homme. C’est monstrueux. Les conditions carcérales en France sont une honte.

* Directs du droit , avec Stéphane Durand-Souffland, éditions Michel-Lafon.